Tuer, ou donner la vie — et notre discussion concerne ici essentiellement les être vivants animaux, qui sont des êtres sentients, les êtres humains étant un cas particulier, très spécial cela dit, d’une valeur infiniment haute par rapport aux animaux non humains — : voici à mon sens les deux types d’actions les plus graves, au sens du mot “sérieux”, qu’un être humain peut être amené à accomplir dans sa vie. Ce sont celles qui auront le plus de conséquences sur sa vie. Leur statut moral est contextuel. Par exemple, pour donner tout de suite et respectivement deux contre-exemples à l’association morale typique qui est faite quand on pense à ces deux actions : tuer un être vivant qui représente une menace claire et immédiate pour notre vie, quand aucune autre issue n’est possible, est évidemment une bonne chose à faire, aussi douloureux que cela puisse éventuellement être pour nous ; de la même manière, donner la vie à de nombreux êtres vivants animaux qui n’ont que peu de chances de survie, ou qui ne vont pas vivre dans de bonnes conditions, plutôt que de se soucier qu’un plus petit nombre de tels être vivants à qui l’on donne la vie vivent dans de bonnes conditions, et donc en particulier, bien sûr, aient de bonnes chances de survie, est une mauvaise action, pas juste de l’irresponsabilité**, en particulier quand on laisse le soin aux autres de s’en occuper, qu’on ne s’en occupe pas soi-même. Tout cela étant dit, tuer un être vivant animal qui ne représente pas une menace est du côté du mal ; le cas où cela est lié à un besoin alimentaire serait à discuter évidemment, il constitue souvent une exception, à condition que certaines conditions soient respectées, et je m’intéresse ici à des conditions sur les émotions et surtout sentiments ressentis par celui qui tue. Autrement dit, tuer pour passer le temps, pour tuer son propre ennui, pour le divertissement, voire, ce qui est encore bien pire, pour le plaisir — je viens de faire une liste ordonnée, du moins pire vers le pire, puisque pour nous la liste est la plupart du temps ordonnée en niveau de conscience** —, est du côté du mal. Plus largement, faire du mal pour toutes les raisons précédentes est du côté du mal. Lorsque l’on fait du mal pour le plaisir, c’est le pire, c’est le mal le plus grand, et c’est ce qu’on appelle la cruauté. Il faut comprendre que ce mal est bien évidemment d’abord un mauvais, c’est-à-dire que c’est mauvais pour la propre santé de celui qui maltraite voire tue ainsi.
J’ai déjà dit dans plusieurs de mes écrits que la cruauté peut être prise comme définition même du mal, et c’est une définition que l’on trouve par opposition à la trouvaille du bien, après avoir trouvé cette dernière. Ce bien, rappelons-le, c’est le plaisir tiré du sentiment de puissance provenant de la joie humaine primitive de l’être, qui est d’abord joie sociale — bien qu’à notre sens elle doive être conscientisée et approfondie sentimentalement, en particulier intensifiée, pour pouvoir faire naître un sentiment de puissance véritablement grand.
Ce qui signe cette trouvaille du bien, c’est pour nous le sentiment de vitalité associé à ladite trouvaille, qui selon notre expérience est le plus grand de tous. La difficulté dans toute cette affaire, c’est que cette joie primitive de l’être, qui se fonde sur la joie sociale, est un sentiment beaucoup moins palpable et localisé que d’autres, beaucoup moins identifiable, et en particulier que bon nombre de sentiments négatifs. Ainsi, arriver à saisir cette joie, à l’attraper au sein du réel, qui est à la fois Brahman et Âtman, c’est-à-dire arriver, comme nous l’avons déjà mentionné, à la rendre consciente et par suite à l’approfondir et à l’intensifier sentimentalement, demande de longues années de travail. De même, le sentiment de puissance que l’on en tire, et le plaisir que l’on tire de ce sentiment de puissance là, sont également moins palpables au premier abord, mais avec ce travail de conscientisation et d’approfondissement, on arrive à comprendre que c’est en fait le plus grand de tous, et que c’est celui qui soutient les plus grandes actions et les plus grandes oeuvres humaines, pensons-nous. Encore une fois : si l’on creuse profondément dans notre recherche du bien et du mal, nous finissons par trouver cette immensité dont nous parlons, qui est, en particulier, associée à une productivité faramineuse.
La tentation de la cruauté survient pour la raison suivante : lorsqu’on n’arrive plus à trouver du plaisir, et en particulier que l’on n’arrive plus à tirer quelque plaisir du bien, que nous venons de définir, alors on va chercher à en trouver ailleurs, et c’est à partir de là qu’il faut faire attention. Les raisons pour lesquelles on peut finir par ne plus trouver du plaisir du bien que nous venons de définir sont diverses et variées. Assurément, si l’on n’arrive plus à trouver du plaisir de la joie sociale, c’est que le sentiment de jouir de la vie parmi et avec ses semblables, sentiment sur lequel cette joie est fondée, n’est plus là, qu’on ne le ressent plus.
La raison est donc que les autres ne sont plus perçus comme semblables par la personne qui n’arrive plus à trouver ce plaisir. À partir de là, un grand chantier doit commencer, ou du moins reprendre, pour la personne concernée, si elle ne veut pas suivre une pente glissante vers le mal, qui est une pente glissante vers la souffrance, ou plutôt, car c’est évidemment plus subtil que cela, vers un plaisir qui toujours proviendra de la souffrance, de sorte que lorsque la personne regardera au fond d’elle-même, lorsqu’elle regardera ses fondations, elle ne trouvera en fait que souffrance, et nul plaisir qui soit. Elle verra que tout le plaisir qu’elle trouvait ne provenait en fait que de sa souffrance, et que ce n’était donc qu’un pis aller, qui plus est très dangereux pour sa santé. En arriver à une telle situation, c’est ce qu’on devrait appeler l’enfer sur Terre.
Pour sortir de ce terrain pentu et glissant vers l’abîme, il s’agit donc pour l’individu de retrouver le sentiment d’avoir affaire à un semblable lorsqu’il interagit avec un autre être humain.
Disons-le d’emblée, nous soutenons que c’est à travers les émotions et surtout, surtout les sentiments, leur large éventail, que ce sentiment d’avoir affaire à un semblable naît. Nous ne serons pas politiquement corrects : si nous arrivons à partager nos sentiments à un autre, à les décrire, possiblement clairement et distinctement, et que l’autre n’arrive pas à faire de même envers nous avec les siens malgré ses efforts — il faut d’abord que l’autre le souhaite véritablement, ce qui prend énormément de temps, et cela nous l’acceptons, ça nous paraît normal —, alors, un sentiment de supériorité naîtra en nous, mais attention cela ne veut pas dire qu’il sera accompagné de mépris, pas du tout, ce sera un constat ; en particulier, les causes possibles de cette supériorité que nous penserons être une réalité sont très diverses. À partir de là, deux voies sont possibles — et les deux doivent en fait être suivies en parallèle — : d’une part et en premier lieu, aider cette personne à exprimer les sentiments qu’elle souhaite effectivement exprimer — de la même manière que d’autres nous ont aidé nous, par le passé, bien que parfois bien piètrement, avec surplomb et couardise, essentiellement par manque de capacité à ce sujet nous pensons, in fine —, et ensuite, chercher des personnes qui n’auront pas besoin de notre aide à ce sujet, et que nous pourrons donc totalement considérer comme des semblables.
Cela dit, nous avons oublié de mentionner l’essentiel vers lequel notre réflexion mène : le chemin de la sortie du terrain pentu et glissant vers l’abîme, c’est, tout simplement, la promotion du dialogue sur les sentiments, et, plus largement, de l’expression sentimentale — si l’on pense à l’art, par exemple, l’espace “dialogue” est hautement secondaire voire inexistant. Je n’exige pas que ce dialogue ou cette expression soient toujours policés et mesurés, pas du tout, mais j’attends qu’il arrive à exprimer ce qui doit être exprimé avec un minimum de clarté et distinction, indépendamment de la manière, l’esthétique avec laquelle l’expression se fera. Autrement, on ne sort pas du terrain glissant, car on ne trouve pas le sentiment de similitude avec l’autre. Il faut donc oeuvrer pour que cette expression un minimum claire et distincte, si nécessaire, survienne effectivement.
*Autrement dit, il faut travailler oeuvrer à ce que les êtres vivants animaux qui arrivent sur Terre de par nos actions aient de bonnes conditions de vie, et la stratégie et le fait d’en amener de nombreux pour qu’au moins quelques uns survivent, sans s’assurer qu’en fait tous ont de bonnes chances de survie, sont l’oeuvre d’une mauvaise personne.
**Si cet ordre des niveaux de conscience n’est pas respecté, par exemple si les niveaux de conscience sont tous les même pour cette liste, alors je me demande si le premier cas de la liste n’est en fait pas le pire de tous.
Pablo Arnault
PS : Tout au long de ce texte, les être vivants animaux recouvrent tous les être vivants animaux possibles, parmi lesquels les non humains bien sûr, mais les humains aussi. Cela peut paraître choquant à première vue de les regrouper ainsi, mais je l’ai fait car je pense et je veux que mon raisonnement s’applique aux deux cas. J’ai déjà dit que pour moi l’humain avait une valeur infiniment supérieure aux animaux non humains, autrement dit, je suis spéciste. Cela dit, cela ne signifie pas qu’on soit dispenser de bien traiter les animaux non humains, en particulier quand on en a la possibilité et les moyens.